D’octobre 2016 à septembre 2017, se sont mêlés, aux chants des oiseaux et aux murmures des arbres, les battements de marteaux et les sifflements des scies. Pourquoi donc ? me diriez-vous !

Les cabanons dans l’état où les a trouvé Lisière(s) en Février 2016

 

Les cabanons ont été vidé afin de pouvoir faire l’inventaire des choses présentes.

L’histoire commence lors de la reprise du jardin par l’association. En friche depuis plusieurs années, le jardin nous a réservé de nombreuses surprises. Parmi elles, les cabanons vétustes de l’accueil qui avaient toujours servi de lieu de stockage.

 

Ils étaient en très mauvais état. L’intérieur était tellement encombré que l’on ne pouvait pas aller jusqu’au fond des deux petites pièces. Le feu avait déjà fait quelques ravages dans la roulotte, l’un des deux cabanons. Tandis que l’autre, vieux conteneur rouillé, avait été ouvert de l’extérieur comme une boîte de conserve. Autant dire qu’ils étaient plus que dangereux en l’état. La Ville, à la demande de l’association, les a enlevé.

Avant la destruction, plusieurs chantiers participatifs ont permis de faire l’inventaire et de trier les différents matériaux encore utilisables et évacuer en décharge trois bennes de déchets polluants.

 

 

Les cabanons, une fois vidés,

Vint le jour de leur destruction.

 

Depuis ce jour, Lisière(s) n’avait plus d’endroit pour stocker les matériaux.

 

L’association devait alors construire un abri pour éviter que les matériaux ne s’abîment avec les intempéries. Les bénévoles avait remarqué que pour les chantiers de constructions, il était nécessaire de disposer d’un espace où l’on puisse embrasser d’un seul regard l’ensemble de la matière disponible afin de laisser libre cours à l’imagination créatrice.

C’est ainsi qu’est née l’idée de la Matériau-thèque. Un lieu ressource où peuvent être entreposée l’ensemble des matériaux issus du jardin et de la récupération. Espace polyvalent qui offre au jardin la matière première pour ses animations et ses aménagements.

Mais pour construire il faut des matériaux ! Et nous n’avions rien, hormis ce qui avait été sorti des cabanons.

En cet automne 2016, la Ville avait prévu de faire des éclaircies dans les boisements de la Plaine de la Poterne. Nous avons alors trouvé notre matière !

Les arbres coupés pour des raisons de sécurité, l’éclaircie du sous-bois a généré une belle matière mais rarement valorisée…

 

Nous sommes habitués à aller chercher notre bois dans les magasins de bricolage. Empilés soigneusement les uns contre les autres, tous semblables, ces tronçons ont été usinés afin de créer des arrêtes bien droites. Mais lorsque l’on regarde de plus près, nous découvrons l’origine de ces bois qui, bien souvent, sont des résineux. Les pins et sapins sont pourtant peu représentés dans la plus grande forêt de feuillus d’Europe qu’est la France. Ces conifères proviennent rarement des forêts françaises. Prélevés dans des forêts lointaines, ils sont transportés et transformés grâce aux énergies fossiles. Ils dépensent généralement plus de carbone, qu’ils n’en stockent, alors que les arbres ont la précieuse capacité de stocker les gaz à effet de serre…

Entre l’écoute et l’abstraction de la dimension vivante de la matière.

C’est pour cela que nous souhaitons redécouvrir et partager cet apprentissage des spécificités des arbres avec vous. Construire avec le bois local impose une réflexion stratégique et une importante observation. Travaillant sans machine thermique, nous réapprenons à prendre le temps avec pour récompense les concertos et symphonies joués par les chants des oiseaux et des scies, rythmés par les percussions des ciseaux à bois et herminettes. Nous utilisons les plus petites sections de bois qui sont habituellement broyées ou brûlées. En utilisant le bois brut, c’est-à-dire tout juste écorcé, nous pouvons construire sans attendre de longue période de séchage. Le bois est alors dit “vert” car il est gorgé d’eau. L’assemblage de ces bois est réalisé à l’aide d’une technique séculaire, une logique simple où un morceau, le tenon, entre dans l’autre, la mortaise. Ces morceaux imbriqués sont ensuite assemblés avec des clous taillés dans le bois.

Maintenant que nous avions la matière, il nous fallait un lieu !

Curiosité, parmi les multiples facettes du Jardin Écologique, un enclos de 35 m² trône entre les arbres, le long du talus créé par la voie ferrée de l’abattoir. Formé de solides grilles, il a été installé à l’origine pour recevoir les ruches. Trop proche du chemin et en situation très ombragée, les abeilles ont élu domicile plus loin. L’enclos orphelin est progressivement devenu le lieu du compost.

Qu »est ce donc … un ancien poulailler ? Une zone de stockage ? Un composteur ?

Ces grilles offraient un support privilégié pour y installer des étagères, y adosser des planches et délimiter l’espace de logistique.

Nous nous sommes donc attelés à déblayer le site et préparer le sol qui accueillera la Matériau-thèque.

Les plantes, qui ont poussé dans ce périmètre, ont été enlevée et replantée ailleurs dans le jardin.

Le bois a été trié et disposé en tas différents pour présenter les stades de décomposition.

Un mur de soutènement a été construit pour prendre de la place sur le talus.

La terre, de très bonne qualité, issue du compostage a été stockée et répartie dans le jardin en fonction des besoin.

 

Mais tout ces travaux sont fait sans plans ???

Durant les chantiers, une maquette a été réalisée pour concevoir la forme de la Matériau-thèque.

 

Avant d’avancer plus loin, il nous fallait préciser un peu plus la forme. Pour cela, nous avons à de nombreuses reprises organisé des temps de réflexions et d’échanges sur la forme et les techniques utilisés pour la création.

Conseillés par des architectes, ingénieurs bois, charpentiers, orientés par les personnes venant au jardin, nous avons pu produire une première esquisse.

 

 

Peu à peu, au fil des discussions, la Matériau-thèque prit forme, le dessin aidant à se représenter l’espace.

 

 

En parallèle, nous avons commencé à préparer les branches et troncs coupés, afin de les transformer en de beaux poteaux et de belles poutres.

Il a tout d’abord fallut dégager et trier les branches et les troncs.

Le temps d’une matinée, nous nous sommes transformées en bêtes de bats pour acheminer les tronc dans le jardin.

L’écorçoir permet de dégrossir l’écorçage en enlevant le plus gros et de travailler de grosses écorces.

La plane permet, quant à elle, de travailler plus finement l’écorce pour faire apparaître le bois mort et dur.

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L’entrée du jardin s’est progressivement recouverte d’un manteau beige, strié par les teintes claires des troncs écorcés.

Au final, nous avons pu stocker les troncs dans l’espace de la future matériau-thèque.

 

Mais le bois est complètement tordu et tous les bouts sont différents ! Comment est-il possible de concevoir et construire la Matériau-thèque ???

Atelier de conception technique.

Tous les repères de constructions habituelles, l’angle droit, la ligne droite sont devenus obsolètes. Construire avec le bois local, sans moyen mécanique, impose de prendre le temps de regarder chaque morceau. Le dessin de la structure doit donc se faire en prenant les particularités de toutes les parties de bois.
Inventorier, sélectionner et imaginer les assemblages possibles, une étape délicate qui nous a demandé de plonger dans l’intimité du bois. Il nous a fallu découvrir les différences entre chaque espèce ; puis de les mettre en pratique pour arriver à un dessin qui pourra guider la construction.

 

 

La deuxième esquisse précise un peu plus la construction sans donner de forme finale.

 

Alors une fois que l’on a le bois écorcé, qu’est-ce qu’on fait ?

Vient alors le temps du façonnage des troncs, repérés, taillés, sciés à dimension. Et ce n’est pas si facile que ce que l’on peut croire ! Et oui, sur le tronc il existe de nombreux nœuds. Souvenir d’une branche latérale qui crée un bouleversement dans la rectitude du fil des cernes du bois. Le bois devient alors plus réticent face aux lames et demande de prendre le temps encore une fois de faire avec sa fibre et ses sens tourmentés pour donner une apparente homogénéité.

Le bois récolté la première fois, a été ensuite complété par de nouvelles coupes permettant de remettre en lumière le milieu aquatique de la Tortue. Il a donc fallu encore écorcé, la plane n’ayant plus de secrets pour nous et toutes les personnes venant participer à la construction !

A même l’enclos, les troncs écorcés ont été triés par taille et diamètre.

En parallèle du tri et de l’inventaire, l’écorçage se poursuivait.

Il est important d’enlever toute présence d’écorce verte (cambium) faisant circuler les sucres produit par la photosynthèse des plantes. Ils offriraient une formidable nourriture pour les champignons !

Les nœuds des troncs ont été adoucis pour rendre le poteau plus homogène.

Les troncs sont découpés à la bonne mesure.

Le premier poteau est enfin prêt !

Une fois les poteaux sélectionnés et préparés, nous avons pu découper les tenons (encoche s’insérant dans la mortaise de la poutre).

ça plane à tous les âges !

Une fois scié, le tenon est dégagé grâce à une herminette.

Et voilà venu le temps de l’assemblage, est-ce que ça rentre ?

Parfait ça marche ! Bon et maintenant il faut lever le tout ! Oups !

Oh hisse !!! Allez, le premier portique est debout.

Au deuxième, celui-là est en deux parties, faute ne pas avoir de poutre assez longue.

Et voici le moment du mariage des deux poutres, à l’aide d’un marteau fabriqué dans une branche de robinier.

Les portiques sont installés ! Posés sur d’épaisses pierres de grès récupérées d’un chantier à proximité.

Et maintenant que les portiques sont montés, on fait comment pour mettre le toit ?

Des grandes perches longues ont été sélectionnées. Plus elles sont longues, plus elles sont tordues ! Alors que l’objectif est d’avoir la surface la plus plane possible. Nous avons donc choisi les branches les plus adaptées dans des bois assez léger (érable et frêne). Ensuite, nous avons réalisé de petites entailles pour pouvoir insérer ses longues perches appelées solives.

A l’aide du ciseau à bois, nous avons sculpté les encoches dans les solives.

Et sur les portiques.

Mettre en place les perches de 5 m de haut. Heureusement qu’il y avait le talus !

Nous avons corrigé le tir et rectifié les encoches, d’autant plus difficile dans les bois dur, comme ici, le robinier.

Et voilà le toit enfin monté, mais il n’est pas encore bien droit ! Naturellement courbé en souvenir des arbres.

Et comment le toit a-t-il pu être monté, il faut du plat ?

Nous avons par la suite rajouté des perches. Les écarts entre chacune est assez faible pour qu’une grande plaque ait de nombreux points d’appuis. Nous avons donc opté pour un habillage en dalle OSB.

Des dalles d’OSB ont été fixées sur les solives.

Les dalles ont été disposées à la manière de tuiles pour faire ruisseler l’eau et éviter les infiltrations.

Et voilà, le toit est enfin monté, le jardin a de nouveau un abri !

 

Au retour de l’été, les feuilles et branches tombées sur la toiture ont été balayés.

Nous avons poursuivi les finitions des poses de dalles OSB sur le porte-à-faux.

Découper sur mesure les pièces pour les adapter à la forme naturelle des matériaux.

Faire un toit permet de s’abriter, tout en changeant totalement le regard sur le jardin !

Pour protéger l’étanchéité et les dalles OSB, nous avons déroulé un feutre géotextile.

Finalement, nous sommes venus installer les bâches de récupération enchevêtrées à la manière de tuiles, dans l’attente d’une bâche assez grande.

Pendant que sur le toit, certains posent l’étanchéité. En bas, d’autres fourmillaient pour trier, concevoir, construire les rangements et ranger.

Un travail titanesque qui aboutit à un établi dont on aurait pu croire qu’il ait toujours existé !

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